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Live Report : Black Star (Yasiin Bey & Talib Kweli) au Trianon

Publié le par Tehos

Live Report #11 - 2 avril 2014

Je n’ai jamais eu l’occasion de me rendre aux États-Unis, mais aujourd’hui, c’est New York qui vient à moi par le biais de Black Star, qui se produit ce soir au Trianon. Black Star, c’est un duo associant les deux rappeurs Yasiin Bey (aka Mos Def) et Talib Kweli, deux MCs de renom en provenance de Brooklyn et qui ont grandement participés à l’essor d’un rap underground de qualité, assez éloigné des paillettes, strings et autres flingues à la mode. Après avoir manqué l’un et l’autre à plusieurs reprises, il était hors de question que je loupe cette occasion de les voir évoluer ensemble. Mos Def, qui a abandonné son nom pour celui de Yasiin Bey il y a maintenant deux ans, est plus célèbre que son compère et cumule une carrière d’acteur en parallèle. Les deux hommes n’ont sortis qu’un seul album ensemble, en 1998, avant de faire décoller leurs carrières solos respectives. Il n’y a que quatre dates en Europe, trois sont déjà passées, une à Munich et deux à Londres. Ce soir, Paris sera donc le dernier show sur le continent et j’y serai.

Il est plutôt tard lorsque j’arrive au Trianon et le MC qui devait s’occuper de chauffer la salle est encore face au public. J’ai peur que ce gros retard n’annonce un concert peut-être raccourci… L’homme un peu rond qui se trouve sur scène semble avoir fait du bon boulot. Il arpente les planches et harangue le public qui n’est pas insensible à sa prestation. La communion entre artiste et spectateurs semble déjà s’être installée pour la soirée, il y a comme une ambiance de fête qui imprègne l’atmosphère. Il est seul et s’occupe donc de lancer lui-même la musique, la plupart du temps préenregistrée. À un moment, des formes géométriques apparaissent sur un écran au fond de la scène, mais c’est plutôt anecdotique. Le bonhomme est assez provocateur, éructe bruyamment au micro, rappe un moment hors de la scène, mais il a un talent certain. Son dernier morceau est vraiment bon et Jonwayne m’aura laissé ce soir une bonne impression, même si je n’ai vu qu’environ vingt minutes de son set et que je l’ai observé du fond de la salle.

Ce soir, c’est aussi une date importante pour les parisiens qui suivent le foot, car le PSG accueille les londoniens de Chelsea pour un match de quart de finale de la Ligue des Champions. Et ça se voit ! Je me suis rapproché de la scène après le départ de Jonwayne et pas mal de monde parle du match ou se tient au courant à l’aide des réseaux sociaux, entre autre. Il y a même un type qui brandit au dessus de lui une tablette retransmettant le match, pour en faire profiter le public. Nous vivons une époque étrange…

Après la pause, un DJ se place derrière les platines et lance de bons petits sons vintages. C’est sympa, la musique tourne tranquillement, mais un peu comme tout le monde ici, j’ai hâte que les deux rappeurs arrivent. Au bout d’une dizaine de minutes, après un "Bonjour" lancé par le DJ, un court extrait de "All You Need is Love" des Beatles électrise la foule qui commence sérieusement à se densifier. Nous nous prenons tous d’un engouement soudain, lorsqu'un morceau jazz aux sonorités soul, vient caresser nos oreilles et nous inviter à bouger en rythme sur son groove. C’est un titre instrumental des années soixante-dix qui m’est familier, "Forty Days", du trompettiste Billy Brooks (connu aussi à travers la version de Q-Tip avec A Tribe Called Quest, sorti aux débuts des années quatre-vingt-dix). Entre alors sur scène Talib Kweli, vêtu d’un long manteau brun et portant un chapeau blanc. Il danse en traversant la scène, puis salut le public qui hurle d’excitation. Quelques secondes plus tard, c’est Yasiin Bey qui fait son apparition, avec une petite veste grise, un pantalon bariolé noir et jaune, une écharpe et une casquette. Il danse lui aussi de la même façon, mais semble avoir les bras chargés. Il se dirige directement vers le DJ et je comprends alors qu’il porte des bombes de peinture. Il commence à faire un graff sur la toile noire qui pend, tendue devant les platines, alors que Kweli nous occupe "Are you ready? Are you feeling it?" Impatients, nous crions tous en retour "Yeaaaah !" Il se présente, puis introduit son partenaire et le DJ, qui répond au nom de Big Von, avant d’annoncer la couleur "We are Black Staaaaar!" "Yeaaaah !" Bey se relève à peine alors que la musique de leur morceau "Astronomy (8 Light)" retentie. Je découvre qu’il a écrit un "Ça va Paris ?" en français. Ça y est, c’est bien parti et la salle est déjà chaude ! Les deux rappeurs déclament leurs vers à tour de rôle, avec énergie et semblent s’adresser directement à nous. Kweli marque de son bras une répétition rapide du nom "Black Star", pas de doute, l’intensité est déjà là "Put your fist in the air" Les fans manifestent leur joie en levant le bras en l’air, de nombreux cris et des bribes de paroles retentissent en provenance du public, ça commence fort !

Live Report : Black Star (Yasiin Bey & Talib Kweli) au Trianon

Talib Kweli hurle un "Big boys, make some noooiise!", fait tomber la veste et se retrouve en chemise bariolée pour entamer "You Already Knew". Les deux MCs déversent leurs paroles, pendant que le DJ fait tourner la voix déformée d’Aretha Franklin en se trémoussant. Cette interprétation est plus rapide que la version studio, hommage à Aretha et qui contient un sample de son morceau "Mister Spain". Les cris du public répondent au "How you doing, how you feel?" qui nous est adressé, puis les deux hommes lâchent leurs flows qui s’entremêlent avec vélocité et continuent de m’éblouir. Tout le monde reconnaît ensuite la mélodie de "This Means You", un titre bien old-school de Reflection Eternal (duo réunissant Talib Kweli et Hi-Tek), enregistré avec la participation de Mos Def. Les bras sont déjà tous levés et bougent dans le tempo quand le MC lâche son flow, soutenu par Yasiin Bey. Il a lui aussi enlevé sa veste pour se retrouver en t-shirt noir, en partie caché derrière sa grande écharpe. C’est d’ailleurs lui qui s’illustre ensuite, avant que la mélodie ne revienne pour amener un quelque chose de funky. Les mots fusent sans répit et le public est chaud. Ce n’est que le début, mais ça commence vraiment à ressembler à une très bonne soirée !

J’entends alors l’intro du fabuleux "Auditorium" de Mos Def (enregistré à l’origine avec Slick Rick), suivi des hurlements de la foule qui devient folle. Kweli scande des "Are you ready?" en boucle, tandis que son compère crie "Pariiis!", les bras en l’air et tournant sur lui-même. "Hands up! Hands up! Hands up!" La musique hypnotique flotte et m’envahit complètement. Yasiin Bey déclame son texte, alors que Talib Kweli danse de son côté. Puis, ils se retrouvent pour chanter tous les deux au centre de la scène. Le refrain nous emporte dans une atmosphère planante et je ne peux m’empêcher de me balancer sur le rythme. Soudain, la musique s’arrête dans un froissement de vinyle. Puis, des frissons me parcourent lorsque le trio relance l’intro et nous offre une répétition de ce passage si envoutant. Après un nouveau "Make some noiiise!", le morceau repart pour un plaisir maximum. Totalement enivrant !

Yasiin Bey s’avance au bord de la scène pour haranguer un peu le public, alors que retentissent les premières notes de l’instru de "Definition", l’un des titres phares du répertoire de Black Star. Après le familier "Hellooooooo" traînant qui annonce le début du morceau, les deux MCs enchaînent les "Wa la, la lei! Wa la, la la, la lei!" qui lancent réellement la machine. Ils partent ensuite dans un duo soutenu, juste interrompu par un brusque "Pariiiis!" de Talib Kweli, qui voit le Trianon tout entier lever les bras et crier de bonheur. Je regarde un instant derrière moi et en direction des balcons. Tout le monde est debout, les bras en l’air, l’ambiance est chaude, mais bon enfant. Ils repartent dans leur épopée lyrique, jusqu’à l’annonce de Kweli "One, two, three! Everybody says!", qui lève un bras vigoureusement à plusieurs reprises. Le célèbre refrain résonne alors pour le plus grand plaisir de l’assemblée "One, two, three… Mos Def and Talib Kweli… We came to rock it on to the tip-top… Best alliance in hip-hop, yo-ho! I said one, two, three… It’s kind of dangerous to be an mc… They shot 2Pac and Biggie… Too much violence in hip-hop, yo-ho!" Yasiin Bey le chante presque seul et nous laisse finir quelques vers. À chaque fois que j’entends ce passage, il me reste dans la tête pendant des jours et des jours. Cette ligne de chant si efficace est celle du titre "Stop the Violence" de KRS-One. La version de Black Star est dédié aux rappeurs The Notorious B.I.G. et 2Pac, tous deux assassinés par balles, respectivement en 1996 et 1997. Tout le reste du morceau vient du "Remix for P Is Free", du même KRS-One. Au fond de la scène, Big Von n’est pas en reste et se balance d’un côté à l’autre, alors que les paroles s’envolent à toute allure. Puis, la musique s’arrête d’un coup et les MCs se figent un instant avant que la musique reparte "One, two, three… Mos Def and Talib Kweli…"

Comme sur leur unique album, "Mos Def & Talib Kweli Are Black Star", c’est "RE:DEFinition" qui suit juste derrière. Morceau frère et quasi inséparable de "Definition", on y retrouve encore une fois ce refrain entêtant qui me plaît tant "One, two, three… Mos Def and Talib Kweli…" Et puis ils terminent épaule contre épaule, tous deux bras en l’air, dans un dernier "Whoahhhh" partagé. Le DJ joue un beat, Bey retrace les lettres de son message à la bombe et Kweli nous incite à participer "Clap your hands to the beat… Hands up! Hands up! Put your fist in the air", alors qu’il se lance dans une escapade en solo. Puis, Bey vient souligner le phrasé de son pote par des "Kweli" qui reviennent par petites touches. Les fans reconnaissent alors "The Blast", une nouvelle reprise de Reflection Eternal, initialement enregistrée avec la chanteuse Vinia Mojica. Les MCs nous font chanter le "Keep on dancing… Yehe… People, keep on dancing…" tandis que nous dansons sur ce rythme plus tranquille.

Du côté des lights, rien d’extraordinaire. Quelques spots balaient la scène et le rouge est dominant. Au fond, il y a quelques discrètes barres verticales fixées au sol, équipées de petites lumières clignotantes. Le graffeur fou retourne décorer son œuvre picturale, tandis que Kweli nous demande si nous croyons en l’amour, avant d’enchainer sur l’un de ces titres solos, "Never Been in Love". Ça commence comme une ballade R&B, puis le flow rapide du rappeur capte mon attention. Les mots volent, ça claque et le public l’encourage par une montée soudaine de cris. Sans lâcher sa bombe, Yasiin Bey vient chanter sur le refrain, très doux, qui nous ramène au R&B et apaise les esprits. Mais l’ambiance ne retombe pas pour autant ! On passe par la soul, lorsque Big Von balance "Almost Lost Detroit", un titre de Gil Scott-Heron, décédé en 2011. Il bouge avec la musique sur son estrade, aux côtés de Kweli, qui l’a rejoint un instant plus tôt. Bey chante ensuite quelques paroles par dessus l’enregistrement et enchaine sur "Brown Skin Lady", morceau de Black Star, justement basé sur un sample de "Almost Lost Detroit". Talib Kweli le rejoint et les deux hommes se mettent à rapper ensemble, puis à tour de rôle. Yasiin Bey profite d’une échappée de son compère pour retourner mettre un nouveau coup de bombe. Le morceau est chaleureux et le public se laisse porter par le rythme et les mots, qui déferlent agréablement. Kweli nous chauffe un peu "Let me hear you" et nous chantons pour les accompagner et partager encore un peu plus avec eux. Très Savoureux.

Talib Kweli nous relance "Are you ready? W song!" Un excellent son qui me dit quelque chose est alors lancé par Big Von, qui brandit ses bras en l’air, pommes ouvertes et mains liées par ses pouces pour former la lettre W. C’est "The W", une reprise du Wu-Tang Clan, une très bonne surprise. Les mots se bousculent et ça ressemble presque à une marche guerrière. Le refrain me fait alors plutôt penser à du Beat Assailant, je n’avais jamais fait le rapprochement. Puis, D’un geste brusque en direction du DJ, Kweli met fin au morceau, ou plutôt au clin d’œil. Court, mais percutant ! Les deux hommes se désaltèrent régulièrement, j’imagine à cause de leur débit plutôt dense, qui doit mettre à l’épreuve leurs cordes vocales. Ils nous expliquent que c’est le dernier show de la tournée européenne, puis je jubile alors que je reconnais le début du fabuleux "Respiration", mon morceau favori de Black Star (dont la version studio comprend la participation de Common). Apparemment, il ne plaît pas qu’à moi, vu la réaction du public, complètement emballé. Talib Kweli saute sur place, tandis que le flow de Yasiin Bey a prit feu et que des centaines de bras sont levés. Les mots s’enchaînent à bonne cadence et s’enflamment en sortant de la bouche des deux MCs. Puisqu’il est ici question de souffle, Bey termine avec son écharpe sur la tête, un peu à l’image d’un boxeur vidé à la fin d’un combat. D’ailleurs, les rappeurs utilisent des micros rétros, comme ceux des speakers lors des combats.

C’est ensuite un son plus reggae qui vient me chatouiller les oreilles, le "Crushin’", du DJ disparu, J Dilla. Kweli danse sur la scène, les bras levés, à peu près comme toute la fosse, puis nous fait chanter "I wanna crush all night… Everybody says… I wanna crush all night…" sur ce rythme entraînant et ronronnant qui tourne "Keep crushiiiiiiin’… Keep crushiiiiiiin’..." Les deux hommes se succèdent, de manière à se laisser chacun un long couplet en solo. Ils enchaînent ensuite sur "History", un titre de Mos Def qu’ils ont enregistrés en duo. Le DJ se trémousse sur le beat, et le son s’est encore réchauffé. Un sample d’une voix soul modifiée répète des "History" en boucle, à la manière d’un disque rayé, alors que les MCs chantent ensemble. Puis, vers la moitié du morceau, Yasiin se recule et annonce "Talib Kweliii!" en le désignant du doigt. Le rappeur s’avance alors au milieu de la scène pour un slam en solo. Big Von enchaîne sans transition avec un nouveau titre de Reflection Eternal, "Move Something". Les bras du public sont déjà levés "Get your hands up!" et suivent ceux du DJ, alors que les deux rappeurs déchainés mettent littéralement le feu au Trianon "Move something, move something, move something, move somethiiiiiiiiiiiiing!"

Vient ensuite le récent "Fix Up", qui entraîne encore plus la foule avec les flows rapides et incisifs des deux MCs. Je suis impressionné par l’investissement de ces deux derniers, mais aussi par la foule, complètement séduite par le déroulé du concert. "Fix Up" et "You Already Knew" (joué au début du show), sont sortis en 2011 et ont contribués à laisser croire un moment à un éventuel second album du duo, mais en vain. Talib Kweli annonce "What’s Real", l’un de ses morceaux, enregistré avec Res. L’éclairage est assez sombre, mais de légères lumières rouges éclairent les trois artistes. Le beat est plutôt lent et la musique est lourde. Les couplets sont rapides, à peine le temps de les digérer et le refrain nous tombe sur les épaules "What’s real?... Do you know?... What’s real?... Let me show ya?..."

Le rythme s’emballe soudain sous l’effet de la basse du classique "Casa Bey", de Mos Def (la musique provient du "Casa Forte" du groupe brésilien Banda Black Rio). Les deux amis se font face un instant, échangent des salves de mots tranchants et parlent aussi avec leurs mains. Puis, l’instrumental du refrain cuivré nous entraîne et nous balançons nos bras de droite à gauche, sous l’impulsion donnée par Talib Kweli et Big Von. Pendant ce temps-là, Yasiin Bey chante et flotte sur un jeu de jambes virevoltant. Ça groove et ça continue de chauffer ! Après quelques secondes de répit, Bey chante des "Hallelujah" sur un rythme de percussions. C’est un morceau qu’il a sorti l’année dernière avec le DJ Mannie Fresh et qui s’appelle "Black Jesus". Talib Kweli lui apporte un soutien vocal par moment et fait des allers-retours sur la largeur de la scène "Hands up! Hands up, hands up!" Ce mélange de rap, de religion et de tambour tribal respire l’Afrique et apporte un peu de fraicheur joyeuse à cette soirée. Puis, un gimmick presque électro prend le relai, c’est celui de "Get Em High", un morceau de Kanye West, enregistré avec Talib Kweli et Common. Kweli, qui chante seul, bouge un bras de bas en haut et nous l’imitons instantanément, motivé par l’excellente ambiance qui règne ici ce soir. Yasiin Bey tourne en rond et vient taper ou serrer quelques mains en se penchant vers le public. Après moins de deux minutes, tout s’arrête, ce n’était qu’un petit extrait.

Live Report : Black Star (Yasiin Bey & Talib Kweli) au Trianon

Un passage jazz rock au tempo très soutenu se met à occuper l’espace. Puis, les deux rappeurs commencent à taper des mains rapidement pour nous inciter à les imiter "Clap your hands now! That’s call soul clap" et une multitude de mains se mettent à se percuter avec vigueur et vitesse. Les gens sont chauds et ont vraiment envie de participer et de se gorger de tout ce que les Black Star sont prêt à leur donner. Talib Kweli sautille sur place le bras levé, alors que retentissent des notes de piano qui me ramène à Nina Simone. C’est en fait un court hommage à la chanteuse disparue que nous livre le trio, à travers un clin d’œil à son "Sinnerman" et c’est avec enthousiasme que nous l’accueillons "Hands up! Hands up!". Évidemment, cela annonce le morceau suivant… Entre le beat et la voix féminine qui résonne ensuite, il est facile de reconnaître le fameux classique de Talib Kweli, "Get By", qui sample justement "Sinnerman". "Raise your hand to the sky" les deux MCs font monter la pression avec leurs flows qui explosent dans le refrain "Just to get by, just to get by" reprit en cœur par la salle entière. La température monte, le thermomètre explose et la foule s’embrase. La salle toute entière s’oublie dans l’un de ces rares moments de complicité et de partage entre un artiste et son public, où l’un pousse l’autre à se dépasser et vice versa. Carrément énorme !

Yasiin Bey nous invite à un petit moment de prière "Amen, amen, amen", puis déclame seul un air que certains auront déjà reconnu. Il demande à ce que les lumières s’éteignent "Lights out! Lights out! Lights out!" et l’obscurité totale s’abat sur le Trianon, scène comprise. Je suis assez proche, je peux donc les apercevoir quand même. Ils rappent avec vigueur et les mots résonnent dans le noir, soutenus par un gros beat très lourd. Il s’agit du "FuckWithMeYouKnowIGotIt", de Jay-Z. La musique pèse et alourdie vraiment l’ambiance qui devient très sombre, mais ça envoie et c’est bon. Talib Kweli se paie une échappée solo tout en vélocité. Puis, toujours dans l’obscurité, les Black Star nous offrent une seconde reprise de Jay-Z (originalement en duo avec Kanye West), "Niggas in Paris" (rebaptisé "Niggas in Poorest" par Mos Def dans sa version personnelle). Les notes de la mélodie sont comme martelées, les voix sont menaçantes et l’obscurité englobe tout. À peine visibles, les rappeurs bougent d’une manière saccadée. Le son est gros, lourd et porte le public qui danse sur la musique et saute sur place. Yasiin Bey termine un genou à terre, le regard aux aguets, alors que sort des enceintes un court extrait du célèbre "The Flesh Failures (Let the Sunshine In)" de la chanteuse Melba Moore (samplé par Mos Def pour son morceau "Sunshine").

La lumière est revenue et Talib Kweli se tient à nouveau à côté de Big Von, mais nous interpelle encore "Hands up!". Puis, le beat old-school du classique de Mos Def, "Travellin’ Man", se met à résonner à mes oreilles, alors que Kweli revient pour appuyer le chant de son compère. Ma tête se balance en rythme et je savoure avec plaisir la voix de Yasiin Bey qui vient s’installer avec (presque) douceur sur la musique mid-tempo, jusqu’au "I’m leaviiiiiiiiiiing" final. Kweli remonte sur l’estrade du DJ, qui balance ensuite un instru jazz, marqué par une guitare en lead et une batterie bien présente. Normal, c’est le regretté Tony Williams que l’on entend à travers son titre "Wildlife". Talib Kweli revient alors sur le devant de la scène et les deux amis se regardent en se montrant des deux bras. Nous les acclamons avec passion, alors que leurs mains se dirigent ensuite vers Big Von, puis enfin vers nous. Kweli retourne à côté du DJ et laisse Yasiin Bey seul face au public. Celui-ci danse à reculons sur la scène et se lâche dans un trip d’air guitar, complètement habité par la groove, il vit vraiment la musique. Puis, nous l’encourageons, alors que son corps ondule entre les notes, pour se mettre à tournoyer comme une toupie. Le cœur qu’il met à l’ouvrage est communicatif et la foule lâche son amour en criant sans retenue, durant les longues minutes où nous pouvons l’observer prendre du plaisir à ce qu’il fait.

Live Report : Black Star (Yasiin Bey & Talib Kweli) au Trianon

Après ce moment de partage, les deux amis viennent saluer leur public et s’évanouissent rapidement dans l’ombre, le bras levé. Nous hurlons pour les faire vite revenir, mais la salle se rallume complètement, nous faisant comprendre la triste vérité, Black Star ne reviendra pas. Un sentiment d’angoisse me prend tout d’un coup, alors qu’un mélange d’applaudissements et de hués résonne bruyamment autour de moi. Je suis déçu par cette fin abrupte, mais je ne peux en aucun cas concevoir que certains puissent, ne serait-ce que penser renvoyer quelque chose de négatif à ces artistes. Certes, ils n’ont joués qu’un peu plus d’une heure et quart, mais ils nous ont servis un show d’une qualité rare. Piochant dans leurs répertoires commun ou solo, les deux hommes se sont investis dans une prestation enlevée, pleine de générosité et sans temps mort. On est loin de la performance claquante et moderne, mais plutôt dans la célébration d’une culture noire américaine, qui voit Yasiin Bey et Talib Kweli honorer l’héritage des anciens, à travers les divers hommages et clins d’œil qui ponctuent la set-list. La passion qu’ils portent pour leur musique et leur formidable complicité ont emporté le public dans une communion autour des fondamentaux du rap. Un grand concert !

Une nuit folle, durant laquelle Yasiin Bey et Talib Kweli nous ont montré que l’alchimie fonctionnait toujours entre eux. J’ai lu un peu plus tard sur le site d’un photographe, que Mos Def aurait déclaré en coulisses, que c’était la meilleure foule de la mini tournée européenne. Moi, de mon côté, je me sens un peu plus Black ! Quitte à perdre un peu de crédibilité, pardonnez moi si, pris par l’ambiance et je l’avoue, parfois un peu perdu dans les enchaînements de morceaux ou les extraits, j’ai peut être eu quelques légères absences, mais je ne dois pas être bien loin de la vérité.

Dans les couloirs du métro, j’entends des "Ici, c’est Paris !" qui me font penser que le PSG s’est peut être bien imposé. Et oui, arrivé à la maison, je découvre qu’ils ont gagné trois buts à un (whaou), mais il y a encore le match retour la semaine prochaine…

Tehos

Setlist :

  1. "Forty Days" (instrumental de Billy Brooks)
  2. "Astronomy (8 Light)"
  3. "You Already Knew"
  4. "This Means You" (reprise de Reflection Eternal)
  5. "Auditorium" (morceau de Mos Def)
  6. "Definition"
  7. "RE:DEFinition"
  8. "The Blast" (reprise de Reflection Eternal)
  9. "Never Been in Love" (morceau de Talib Kweli)
  10. "Almost Lost Detroit" (extrait de Gil Scott-Heron)/"Brown Skin Lady"
  11. "The W" (extrait de la reprise de Wu-Tang Clan)
  12. "Respiration"
  13. "Crushin’" (reprise de J Dilla)
  14. "History" (morceau de Mos Def)
  15. "Move Something" (reprise de Reflection Eternal)
  16. "Fix Up"
  17. "What’s Real" (morceau de Talib Kweli)
  18. "Casa Bey" (morceau de Mos Def)
  19. "Black Jesus" (morceau de Yasiin Bey & Mannie Fresh)
  20. "Get Em High" (extrait de la reprise de Kanye West)
  21. "Sinnerman" (extrait Nina Simone)/"Get By" (morceau de Talib Kweli)
  22. "FuckWithMeYouKnowIGotIt" (reprise de Jay-Z)
  23. "Niggas in Poorest" (morceau de Yasiin Bey, remix du "Niggas in Paris" de Jay-Z & Kanye West)
  24. "The Flesh Failures (Let the Sunshine in)" (extrait de Melba Moore)/"Travellin’ Man" (morceau de Mos Def)
  25. "Wildlife" (instrumental de Tony Williams)

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